La femme qui ne connaissait pas la peur

Femme qui tient un serpent. Par MART PRODUCTION / https://bit.ly/3ZQD6wW Par MART PRODUCTION / https://bit.ly/3ZQD6wW

Chez une personne au cerveau fonctionnel, le danger déclenche une réaction de peur qui permet de l’identifier et de le fuir. En cas de lésions cérébrales spécifiques, des scientifiques ont mis en évidence des comportements anormaux : il existe par exemple une femme qui semble ne plus ressentir la peur. L’étude de cette patiente confirme le rôle central d’une petite région cérébrale : l’amygdale.

Qu’elle se retrouve face à face avec un serpent venimeux ou plongée au cœur d’une maison hantée, SM (initiales de la patiente anonyme) ne tremble jamais. Ce n’est pas un courage sans faille qui lui fait tenir tête face au danger, mais un trouble génétique rare : la maladie d’Urbach-Wiethe. Celle-ci se caractérise par l’accumulation d’une substance anormale entre les cellules de la peau, des muqueuses et des organes internes des patients touchés. Chez la patiente SM, aujourd’hui âgée de 58 ans, la maladie a causé une destruction quasi complète d’une petite structure cérébrale bilatérale appelée amygdale. 

Une patiente précieuse pour les scientifiques

Cas clinique depuis les années 90, SM permet aux scientifiques d’étudier les rôles de ce noyau cérébral. Les patients montrant des lésions spécifiques et bilatérales de cette structure sont rares. Ainsi, malgré le malheur de sa maladie, cette patiente se révèle très précieuse pour les scientifiques. Puisque l’amygdale est la seule région cérébrale lésée, il est possible d’observer des corrélations avec certains comportements et d’établir des relations de cause à effet. En l’absence de cas de lésions chez l’humain, la recherche s’appuie sur des modèles animaux. En provoquant des lésions très spécifiques chez des primates ou des rats, plusieurs rôles de l’amygdale ont ainsi pu être mis en évidence. Elle intervient notamment dans le traitement visuel des visages, les émotions et le comportement social. Elle joue en particulier un rôle important dans le sentiment de peur face au danger. Par exemple, la réaction typique de peur normalement observée chez les singes face à des serpents disparaît chez des macaques dont les amygdales ont été lésionnées. Chez la patiente SM, des scientifiques ont observé des résultats très similaires. 


À lire aussi…


Les serpents, « c’est trop cool ! »

Dans une animalerie exotique, sous les yeux des chercheurs, SM a été confrontée à des reptiles rampants. Alors même qu’elle a toujours dit  « détester » les serpents, SM ne semble pas du tout dérangée par la situation. Elle porte les animaux, caresse leurs écailles, les regarde glisser sur ses mains et semble fascinée : « C’est trop cool ! », commente-t-elle aux scientifiques. Elle demande même à quinze reprises si elle peut interagir avec les serpents les plus dangereux, ce que le responsable de l’animalerie refuse évidemment. Si de nombreux scientifiques s’accordent à interpréter cela comme une preuve évidente du rôle clé de l’amygdale dans le sentiment de peur qui naît face à une situation dangereuse, une autre patiente aux amygdales lésionnées ne semble pourtant pas montrer les mêmes comportements. La scientifique en charge des études sur cette nouvelle patiente propose cependant une hypothèse intéressante. Alors que la détérioration des amygdales de SM a débuté dans son enfance, lorsque son cerveau était encore en développement, la seconde patiente a été lésée seulement plus tard.

Lucie Terral


Adolphs, R., Tranel, D., Damasio, H., & Damasio, A. (1994). Impaired recognition of emotion in facial expressions following bilateral damage to the human amygdala. Nature, 372(6507), 669‑672. https://doi.org/10.1038/372669a0

Amaral, D. G. (2006). The Amygdala, Social Behavior, and Danger Detection. Annals of the New York Academy of Sciences, 1000(1), 337‑347. https://doi.org/10.1196/annals.1280.015

Feinstein, J. S., Adolphs, R., Damasio, A., & Tranel, D. (2011). The Human Amygdala and the Induction and Experience of Fear. Current Biology, 21(1), 34‑38. https://doi.org/10.1016/j.cub.2010.11.042

Maruani, A., Djilali-Bouzina, F., Abdallah-Lotf, M., Baulieu, F., Machet, L., & Lorette, G. (2007). Maladie d’Urbach-Wiethe (lipoïdo-protéinose) avec manifestations neurologiques. Annales de Dermatologie et de Vénéréologie, 134(1), 62‑64. https://doi.org/10.1016/s0151-9638(07)88993-9

Slate.fr. (2010, 17 décembre). Science : une femme qui ne connaît pas la peur. http://www.slate.fr/lien/31661/science-femme-sans-peur