No future pour la nature ?

Grenouille, oiseau et papillon. Images de Astyan52 et Pixabay.

Cela fait plus d’un an que des milliers de scientifiques, à l’occasion de la formation de la nouvelle Commission européenne fin 2019, ont décidé de porter un cri d’alarme en faveur de la sauvegarde de la nature. Deux lettres ouvertes ont été adressées à plusieurs institutions européennes. La première demande la réforme de la Politique Agricole Commune pour stopper son effet délétère sur les écosystèmes, alors que se tiennent les négociations autour de son prochain programme. La seconde défend la préservation et la meilleure application de la Directive-Cadre sur l’Eau visant la conservation des zones humides et la réduction de la pollution des eaux. Quand les pressions sur les écosystèmes s’alourdissent, peut-on encore espérer un revirement des dynamiques écologiques qui touchent l’ensemble du vivant, sous l’impulsion de chercheurs et de militants pour la biodiversité ? Ou bien laisserons-nous à l’avenir une biodiversité appauvrie ?

L’extinction la plus rapide de l’histoire du vivant

Cet important déclin n’est pas le premier. Notre planète a déjà été témoin de cinq extinctions de masse, la dernière en date remontant à 65 millions d’années, avec la disparition des dinosaures. Mais si les dernières extinctions prirent plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’années, la sixième, que nous traversons et reconnue comme telle par la communauté scientifique, s’emballe. Des disparitions importantes eurent lieu au cours des 10 000 dernières années, notamment par la chasse massive de la mégafaune comme le mammouth et l’implantation de l’élevage, mais c’est à partir du XXe siècle que l’impact de l’activité humaine sur la biodiversité s’intensifia.

Depuis plus de 20 ans, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) publie une liste rouge des espèces menacées d’extinction faisant autorité sur la question. Cette liste comprend trois niveaux : vulnérable, en danger ou en danger critique. En 20 ans, le nombre d’espèces menacées recensées par l’UICN est passé de 11 000 à 32 000 comme le montre le premier graphique, ci-dessous. Au sein de ces espèces, plus de la moitié sont en danger ou en danger critique, alors qu’elles ne représentaient encore que 40 % du total en 2000 (graphique 2). Ce déclin touche toutes les grandes familles animales, les plantes et vraisemblablement les autres règnes du vivant, moins suivis. Ainsi chez les amphibiens, classe parmi les plus durement concernées, la part des espèces en danger a augmenté de 18 %, et celle des espèces en danger critique a bondi de presque 10 %. Seuls les oiseaux s’en sortent mieux au niveau global, même si de nombreuses espèces disparaissent dans certaines régions.

  • Graphique 1 : évolution du nombre d'espèces menacées
  • Graphique 2 : parts des catégories "vulnérable", "en danger" et "en danger critique parmi les espèces menacées

Un effondrement des populations à l’évolution incertaine

Mais l’extinction actuelle ne concerne pas seulement la disparition d’espèces, c’est avant tout un effondrement des populations et l’activité humaine est directement incriminée. En premier lieu, c’est la destruction des habitats par leur mise en culture qui provoque la fonte des effectifs d’organismes sauvages. Ensuite vient la chasse des grands mammifères, alors même qu’ils font partie des plus visés par les mesures de sauvegarde. Évoquons aussi les animaux, domestiques ou non, qui ont suivi l’homme dans ses voyages, et devenus invasifs dans des milieux qui n’étaient pas habitués à leur présence, comme le chat qui représente une sérieuse menace où il a été introduit.


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Et à l’avenir ? Il est dur de prédire si une espèce continuera à régresser, si une mesure de conservation s’avérera efficace, si un sursaut politique finira par advenir. Mais une étude de l’Université de l’Arizona estime que sur les 538 espèces examinées, 70 % pourraient disparaître dans le pire des cas, et le meilleur scénario voit malgré tout 15 à 30 % s’éteindre d’ici à 2070. Si les zones protégées donnent de bons résultats, elles ne permettent pas de contrer les problèmes globaux dont souffre la biodiversité, et d’autres mesures doivent les accompagner. Alors que l’élevage représente déjà la majorité de la biomasse animale mondiale, peut-on dire si les espèces sauvages ne seront pas, en 2121, un souvenir presque éteint ?

Edwyn Guérineau

Sources :

M. Denoël et al., « Europe’s biodiversity depends on healthy freshwater ecosystems: Save the Water Framework Directive », 06 déc. 2019.

UICN, « Summary Statistics », IUCN Red List of Threatened Species. Disponible sur : https://www.iucnredlist.org/resources/summary-statistics (consulté le 29 oct. 2020).

N. Martin, « Biodiversité : vers la sixième extinction de masse ? », La Méthode Scientifique, France Culture, 20 sept. 2016. Disponible sur : https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique

J.-Å. Nilsson et al., « Reform the CAP: harmful agriculture is destroying nature », 05 nov. 2019. Disponible sur : https://eounion.org/wp-content/uploads/2019/11/Open-letter-by-scientists-organisations-concerning-CAP-reform.pdf

C. Román-Palacios et J. J. Wiens, « Recent responses to climate change reveal the drivers of species extinction and survival », PNAS, vol. 117, nᵒ 8, p. 4211‑4217, févr. 2020, doi:10.1073/pnas.1913007117