Les céphalopodes, des animaux sentients

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En tant que digne représentant des céphalopodes, je peux vous assurer que nous sommes bel et bien sensibles à la douleur. Lorsque nous avons enfin été considérés comme tel dans les textes régissant les expérimentations scientifiques, la nouvelle a fait de grandes vagues ! Le bruit s’est même répandu jusque chez nos amis crustacés… à quand leur tour ?  

En moyenne, 150 céphalopodes sont utilisés chaque année à des fins expérimentales en France. Un chiffre dérisoire face aux plus d’un million de souris, qui mérite toutefois que l’on s’y intéresse. Pour construire de nouvelles connaissances, la recherche s’appuie sur la méthode scientifique : à partir d’observations, une hypothèse est posée puis testée expérimentalement. En biologie, médecine ou pharmacologie, l’utilisation de modèles animaux est alors d’un grand intérêt, mais soulève de nombreuses questions éthiques. 

Bien avant les expérimentations telles qu’on les connaît aujourd’hui, les premières dissections d’animaux vivants – appelées vivisections – remontent à l’Antiquité. Si cette pratique était généralement acceptée dans la société de l’époque, quelques philosophes ont fait entendre leur voix. A l’origine de cette réflexion éthique, des raisons métaphysiques – les corps animaux pourraient recevoir des âmes humaines – ou encore des considérations de la proximité physique ou comportementale entre humain et animaux. Le médecin grec Claude Galien préférait par exemple effectuer ses opérations de dissection sur des porcs plutôt que sur des singes, en raison de leur « expression [faciale] déplaisante ».

Les premières législations

Ce n’est qu’au XIXe siècle, lorsque Claude Bernard développe la méthode scientifique, que se mettent en place les premières expérimentations animales au sens moderne du terme, marquant le retour des problématiques éthiques de l’Antiquité. Claude Bernard, lui, ne portait que peu de considération au bien-être animal, justifiant ses pratiques par « les lois de la morale [et] celles de l’État », qui interdisent tout acte nuisible à l’humain mais ne concernent pas les animaux. Cependant, dès la fin du siècle, les premières législations se mettent en place dans plusieurs pays européens.

Il faudra toutefois attendre 1976 pour que la France reconnaisse le statut « d’être sensible » aux animaux, remplaçant celui « d’objet ». Il s’agit là de l’article L214 du code rural, qui donnera par ailleurs son nom à une association de défense des animaux. En conséquence : « Il est interdit d’exercer des mauvais traitements envers les animaux [y compris lors des] expériences scientifiques qui doivent être limitées aux cas de stricte nécessité. » Un premier pas qui sera complété, dix ans plus tard, par une directive européenne encadrant l’utilisation d’animaux vertébrés à des fins expérimentales.

Remplacer, réduire, raffiner

Ce texte introduit deux des trois notions clés de la « règle des 3R », décrite en 1959 par les biologistes Russel et Burch dans leur ouvrage Principles of Human Experimental Technique : Remplacer les modèles animaux par d’autres méthodes expérimentales et Réduire le nombre d’animaux le cas échéant. Ce n’est qu’en 2010 qu’une nouvelle directive rend l’application des 3R systématique, en y ajoutant la troisième notion de Raffinement : minimiser douleur et stress autant que possible. Avant cette date, les textes ne concernaient que les vertébrés, c’est à dire les animaux possédant un squelette interne. Ce groupe inclut notamment les mammifères, poissons et oiseaux, mais exclut les insectes, vers et céphalopodes. Pourquoi cette inégalité de traitement ?

En 2020, le terme sentience fait son entrée dans le dictionnaire Larousse : « capacité à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, etc. et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie ». Une définition qui sert aujourd’hui de base à la réflexion éthique autour de l’expérimentation animale. Si ces caractéristiques ont largement été démontrées chez les vertébrés, la question fait encore débat chez les invertébrés. Toutefois, un consensus semble établi chez les céphalopodes, et ce malgré un système nerveux bien différent de celui des vertébrés. Leur faculté d’adaptation face à des situations complexes suggère en effet une expérience subjective de leur environnement : leur cerveau, grâce à sa hiérarchisation fonctionnelle, est capable d’intégrer et interpréter les informations reçues par leurs sens.


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Poulpes et douleur : une expérience émotionnelle

La perception de la douleur est un élément clé de la sentience. Elle repose sur une expérience physique mais aussi émotionnelle. Une étude parue en 2021 dans la revue iScience a démontré le lien entre une sensation douloureuse et un état affectif négatif à court et long terme chez les poulpes. L’évaluation de la douleur et du stress peut ainsi se faire par l’observation de signes comportementaux spécifiques. On note par exemple l’éjection répétée d’encre, des patterns anormaux de coloration de leur peau, une locomotion erratique, voire même dans certains cas de l’automutilation. Il apparaît donc indispensable, sur le plan éthique, de prendre en compte bien-être des poulpes lors d’expérimentations scientifiques.

Avec la directive européenne de 2010, les céphalopodes ont fait leur entrée dans la législation, avant même les preuves empiriques de leur sentience. Pourtant, leur utilisation à des fins expérimentales est bien plus ancienne. Dès 1963, Hodgkin et Huxley avaient reçu le prix Nobel de physiologie ou médecine pour leur étude sur l’axone géant du calmar, posant les bases de la neurobiologie moderne. Les céphalopodes possèdent également de nombreuses caractéristiques fascinantes qui pourraient se révéler utiles à l’humain : régénération, capacité de camouflage, anatomie atypique…

Toutefois, de nombreuses voix s’élèvent contre cette logique utilitariste et spéciste. Tandis que certains s’opposent strictement à toute forme d’expérimentation animale, d’autres militent pour une meilleure prise en compte du bien-être de l’ensemble des animaux. Si les défenseurs des céphalopodes ont réussi à faire bouger les lignes des législations, de nombreux invertébrés en sont encore absents. Bien qu’aucune preuve empirique n’ait pu confirmer leur sentience, les invertébrés dotés d’un système nerveux central possèdent des récepteurs sensoriels à la douleur et présentent des comportements d’évitement et de fuite. Si la question n’est pas tranchée, il reste donc tout à fait plausible que les insectes, araignées, escargots, crustacés et autres mille-pattes ressentent la douleur. Qu’attend donc l’Europe pour inscrire leur nom dans une nouvelle directive ?

Lucie Terral


Sources

Bachelard, N. (2019, 14 juin). Recherche : les mollusques au labo. La Fondation Droit Animal, Ethique et Sciences. https://www.fondation-droit-animal.org/101-recherche-les-mollusques-au-labo/ 

Bonnaud-Ponticelli, L. (2021). Céphalopodes, expérimentation animale et législation européenne ? Bulletin de l’Académie vétérinaire de France, 174. https://doi.org/10.3406/bavf.2021.70952 

Chapouthier, G. (2008). L’évolution de l’expérimentation animale : Claude Bernard et la période-clé du XIXe  siècle. http://www.equipe19.univ-paris-diderot.fr/Colloque%20animal/Chapouthier%20Expe%20XIX%C2%B0.pdf 

Code rural et de la pêche maritime : Chapitre IV : La protection des animaux. (Articles L214-1 à L214-23). (s. d.). Légifrance.gouv.fr. Consulté le 15 janvier 2023, à l’adresse https://www.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGISCTA000006152208/ 

Crook, R. J. (2021). Behavioral and neurophysiological evidence suggests affective pain experience in octopus. iScience, 24(3), 102229. https://doi.org/10.1016/j.isci.2021.102229

Directive 86/609/CEE. (s. d.). EUR-Lex.europa.eu. Consulté le 15 janvier 2023, à l’adresse https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=celex:31986L0609 
Enquête statistique sur l’utilisation des animaux à des fins scientifiques. (s. d.). enseignementsup-recherche.gouv.fr. https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/enquete-statistique-sur-l-utilisation-des-animaux-des-fins-scientifiques-46270