Tous les mèmes

Never gonna give you up. Noémie Berroir.

Le mème, format humoristique qui fleurit sur Internet depuis 20 ans, a une histoire au moins deux fois plus ancienne. Focus sur cet objet aussi fascinant qu’amusant, nourri par la culture populaire mais issu du monde scientifique.

En scrollant sur Twitter, Instagram ou Facebook, vous êtes peut-être déjà tombé·e sur une version de cette image drôle :

Marine Boulevard via MemeGenerator.

Ce format d’humour est ce qu’on appelle un mème, et il est extrêmement populaire en ligne. Mais d’où vient-il ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les mèmes ne sont pas issus de la pop culture. En réalité, on attribue la création du mot mème au biologiste britannique Richard Dawkins, qui l’utilise pour la première fois dans son livre Le Gène égoïste (1976). Issu du grec mimema, « imitation », Dawkins le définit comme une « unité culturelle et sociale », c’est-à-dire n’importe quel élément qui s’inscrit dans une culture et que l’on se partage entre individus. Au sens de Dawkins, un mème peut donc être une mélodie populaire, une croyance, une mode vestimentaire, un slogan, un rite… La liste est longue. Comme des gènes, ces unités culturelles se transmettent de personne en personne par réplication. Les individus reproduisent les éléments culturels des autres en les imitant plus ou moins fidèlement : c’est ainsi que les mèmes se diffusent et évoluent au fil du temps. Le biologiste applique la théorie de l’évolution à la propagation des mèmes ; il existerait une compétition constante entre ces derniers, remportée par les éléments les plus adaptés à l’environnement socioculturel. Ce serait la raison pour laquelle certaines œuvres célèbres perdurent à travers les siècles, tandis que d’autres tombent dans l’oubli. Toutefois, les travaux de Dawkins ont fait l’objet de plusieurs critiques. L’analogie avec la biologie est notamment jugée trop réductrice et peu pertinente pour représenter la complexité des pratiques communicationnelles. Mais comment le terme s’est-il retrouvé dans le vocabulaire courant ?

Avant d’atteindre la culture mainstream, c’est au sein de communautés numériques alternatives que le mème tel qu’on le connaît aujourd’hui surgit au début des années 2000, sur des plateformes comme 4chan, Reddit ou encore 9gag. Il est difficile d’expliquer le glissement du terme de la sphère académique vers celle d’Internet, mais le fait est que mème prend son sens actuel à cette période. Dans son livre Mèmologie : Théorie postdigitale des mèmes (2022), le chercheur Albin Wagener parle de « combinaisons d’images et de textes à vocation satirique ou humoristique. » Plus précisément, il définit les mèmes comme des « productions […] qui mélangent, dans un joyeux bricolage chaotique, références à la pop culture, à la politique, aux petites inconvenances de la vie quotidienne ou encore aux relations sociales. » Cette nouvelle définition reste proche de celle de Dawkins. Le mème est toujours une unité culturelle et sociale qui se diffuse au sein d’un groupe et qui s’adapte à son environnement (actualité, tendances), mais il a désormais un format et un but précis : associer le texte et l’image pour faire rire. 


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Aujourd’hui, à l’ère du Web participatif et des réseaux sociaux, les mèmes sont partout. Il y en a pour tous les goûts : cinéma, animaux mignons, communautés de fans, sciences et même (mème)… poulpes ! S’il est quasiment impossible de déterminer avec précision quel fut le premier mème, certains sont devenus de grands classiques avec le temps, comme la Disaster Girl (« Fille du Désastre ») qui représente une fillette au sourire narquois près d’une maison en flammes. D’autres ont subi tellement de détournements qu’il est impossible d’en saisir la signification sans avoir suivi leur évolution. Toujours est-il que les mèmes sont désormais des outils de communication à part entière, riches de sens et faciles à propager. Selon Albin Wagener, « mèmes et gifs constituent le symbole d’un changement de paradigme […] dans nos capacités à communiquer des états mentaux et émotionnels de manière immédiate et concentrée, en puisant directement dans des référents culturels, sans nécessairement avoir besoin d’élaborer de longs messages explicatifs. » Les mèmes sont pour lui une « micro-révolution ».

Marine Boulvard


Source :

Shifman, L. (2013). Memes in Digital Culture. Amsterdam University Press.Wagener, A. (2022). Mèmologie : Théorie postdigitale des mèmes. UGA EDITIONS.