Mesurer le passé

(c) Hervé Paitier / INRAP Vue de détail sépulture datée de la fin de l'Antiquité mise au jour à Evrecy (Calvados), 2014

Dendrochronologie, Carbone 14, thermoluminescence, l’archéologie dispose d’une large panoplie d’outils pour dater les vestiges mis au jour. Jean-François Goret est responsable des collections du Pôle archéologique de la ville de Paris. Il nous explique pourquoi, malgré tout ces recours, les traces du passé peuvent se montrer réticentes à donner leur âge…

Pour remonter le temps, les archéologues commencent par sonder le sous-sol. Les divers objets dégagés – fragments de céramique, de verre, métal, artefacts en os, etc – constituent les premiers marqueurs chronologiques. « Lorsqu’on commence une phase de fouille, le mobilier est essentiel pour donner une appréciation de ce qu’on a sous les yeux. La céramique, par exemple, est le nerf de la guerre. Elle sert à identifier si on est face à des couches d’occupation antique, médiévale, etc. », explique le chercheur. a défaut de mobilier, la lecture de la succession des vestiges dans le sol permet à l’archéologue de donner une datation dite relative.
En effet, fouiller le sol ne revient pas seulement à déblayer des masses de sédiments mais suppose une méthodologie précise : l’étude stratigraphique. « On est face à un mille-feuille, avec des choses se superposant, s’entremêlant. Il faut identifier les différents événements qui font l’histoire du site », indique Jean-François Goret. Chaque couche de terre dégagée sera révélatrice d’une époque : une couche noire, marron, jaune, sableuse, argileuse, correspond ainsi à un temps d’occupation donné. Une aptitude qui s’acquière avec l’expérience et la pratique du terrain.

Pas de mobilier, pas de données ?

La datation relative reste néanmoins une première étape dans un raisonnement chronologique. La fouille achevée, l’archéologue doit s’atteler à l’analyse des vestiges. C’est alors que la datation absolue entre en scène : « On doit donner une fourchette de temps fiable qui corresponde à la chronologie d’existence du vestige : entre le moment où il a été construit et le moment où l’homme l’a abandonné. Pour se faire, on recoure à des méthodes de datation physique ou chimique ». Des laboratoires spécialisés dans l’analyse des matériaux anciens, se chargent de dater les fragments découverts. Dendrochronologie pour les pièces de bois, C14 pour les éléments organiques, thermoluminescence pour la terre cuite, ces mesures donnent une échelle de temps précise.
Ces outils constituent des relais fondamentaux lorsque l’absence de mobilier complique l’évaluation de l’âge du vestige. « On a parfois beaucoup de mal à dater les tombes par exemple, car après l’époque carolingienne, les préceptes religieux mettent fin au dépôt de mobilier funéraire dans les sépultures. On se retrouve sans indice concret, et on ne peut produire une datation qu’à partir des ossements, grâce au C14 », souligne l’archéologue.

Quand les aberrations s’en mêlent

Aux origines de l’archéologie, ces méthodes de mesure n’existaient pas. Les érudits s’appuyaient sur leur compréhension du mobilier et des méthodes de construction pour identifier les phases d’occupation du site. « Quand on remonte aux travaux de Théodore Vacquer, archéologue parisien du XIXe siècle, on se rend compte qu’il avait une grande connaissance de l’époque romaine et de ses vestiges, parce que de nombreux ateliers de poteries avaient été fouillés. À l’inverse, pour le Moyen- ge, les repères étaient beaucoup plus flous et on observe d’avantages de balbutiements dans les conclusions chronologiques de l’époque », observe Jean-François Goret.
Aujourd’hui encore, produire une datation fiable et précise peut s’avérer complexe. La première chronologie relative entre parfois en contradiction avec les données absolues, et remet en cause les interprétations initiales. Il faut alors envisager la pollution de l’échantillon analysé, qui peut fausser le résultat, ou bien s’interroger sur le contexte du site observé. « Si le vestige a été trouvé dans le comblement d’un fossé par exemple, cela nous renseigne sur le moment de son abandon, pas de son utilisation », explique l’archéologue. En l’absence de données fiables, certaines interrogations demeurent en suspens, jusqu’à être éclaircies par de nouvelles découvertes.

En même temps… ou pas
Pour situer ses découvertes dans le passé, l’archéologue se réfère à une périodisation. De la préhistoire à l’époque contemporaine, différentes étendues chronologiques servent de repères à l’histoire et à l’archéologie. Toutefois, si la première adopte une grille de lecture politique et sociale pour caractériser ces périodes, la seconde s’appuie sur l’étude de la culture matérielle. La fin du Moyen ge, par exemple, ne sera pas fixée au même moment : l’historien considère l’issue de la guerre de 100 ans comme point d’entrée dans une nouvelle ère, quand l’archéologue observe un tournant au XIIIe siècle, traduit par le développement des villes.

Céline Berthenet