Nos robots, les sex machines de demain ?

Innombrables sont les œuvres de science-fiction peignant des univers où l’Homme cohabite avec la machine, notamment au lit. Si le marché des technologies du sexe est en pleine expansion dans le monde réel, le scénario qui prévoit le remplacement des relations humaines par celles avec des machines est difficile à croire.

« Sofia, votre jouet sexuel de luxe siliconé. Prenons rendez-vous, ensemble ».  Cette annonce, quelque peu osée, provient du profil d’une hôtesse d’Xdolls, la première maison close française. Ouverte en janvier 2018 dans le XIVe arrondissement de Paris, celle-ci est dans le collimateur de plusieurs détracteurs. Elle a pu toutefois subsister, en raison du caractère non-vivant de ses occupantes : des poupées sexuelles. Il s’agit de corps féminins en silicone, inertes, d’environ 1 mètre 50 pour une trentaine de kg, articulés et possédant des orifices chauffés et pouvant vibrer pour satisfaire les désirs de ses utilisateurs. Joaquim Lousquy, 29 ans, propriétaire du lieu, se définit comme un entrepreneur se contentant de répondre à la demande du marché. Il décrit souvent ses clients comme cadres et curieux de tester de nouvelles pratiques sexuelles.

Xdolls s’inscrit dans l’explosion récente du secteur des technologies du sexe. Joaquim, possesseur de cinq poupées, est confiant pour l’avenir et prêt à intégrer dans son catalogue, à condition que leurs prix diminuent, de nouveaux produits : des « robots sexuels », ou sexbots.

En effet, voyant les progrès en robotique et en intelligence artificielle (IA) de ces dernières années, certains espèrent fabriquer des êtres ressemblant suffisamment aux humains pour offrir des relations amoureuses. Plusieurs entreprises, en Chine, au Japon et aux États-Unis, ont ainsi intégré des systèmes robotiques et de l’IA dans leurs poupées. La société américaine Realbotix surplombe le marché avec son sexbot nommé Harmony. Pour 15 000 dollars, elle peut parler en remuant les lèvres, vous regarder, hocher la tête et frémir quand vous touchez ses zones érogènes. Realbotix devrait prochainement équiper ses iris de caméras, ce qui permettrait à l’IA de reconnaître les émotions de ses interlocuteurs et de réagir en conséquence. Leurs acheteurs pourraient ainsi « être le[s] premier[s] à ne plus jamais se sentir seul », comme l’indique le slogan de la marque.

Est-on pour autant dans un monde où, tel qu’imaginé dans la série Westworld, les robots seraient indifférenciables d’Homo sapiens ? Où les relations hommes-machines prendraient le dessus sur les relations entre êtres vivants ? « Remplacer un humain, pour le moment on est dans le fantasme le plus délirant » répond Alexandre Coninx, maître de conférences et chercheur en IA et robotique. Le scientifique, brun aux cheveux longs, expose plusieurs arguments.

D’abord la parole. Le réseau de neurones virtuel, sélectionnant les mots prononcés par Harmony, peut pour l’instant difficilement tenir une conversation convaincante. Le masque tombe au bout de quelques échanges, par exemple lorsque l’humain se rend compte que la machine en face de lui est incapable d’interpréter correctement une phrase lui semblant pourtant banale. La modélisation de notre sens commun est, en effet, un problème mathématique complexe qui « interroge comment on construit notre représentation du monde et de nos connaissances », poursuit Alexandre Coninx.

Ce problème est amplifié par un deuxième bien connu des joueurs de jeux vidéo. Plus ces derniers s’habituent aux graphismes, plus il devient difficile pour les développeurs de les impressionner. De la même manière, « c’était beaucoup plus facile de tromper les gens avec des IA il y a 20 ans que maintenant » commente le chercheur.

Avoir une relation sexuelle avec un robot, ça n’existe pas. Il faut plutôt dire se masturber avec un robot

« On peut étudier le relationnel, la reconnaissance d’émotions, etc., ajoute Alexandre Coninx, mais construire une architecture qui fait tout ça et qui marche bien dans un cas général, c’est très compliqué ». En effet, les sciences, pour tirer des conclusions, étudient des problèmes isolés. Cela évite des interactions pouvant influencer les résultats des expériences. Or, pour parfaire l’illusion d’un robot-humain, il faut au contraire assembler différentes techniques, mises au point à partir de problèmes isolés, et ainsi multiplier ces interactions parasites. Passer des conditions de laboratoire, où tout est optimisé, aux conditions réelles, rajoute une difficulté.

Pour le scientifique, un synopsis plus probable que celui avancé serait que les sexbots complètent nos relations humaines. Ainsi, « avoir une relation sexuelle avec un robot, pour l’instant ça n’existe pas. Il faut plutôt dire se masturber avec un robot ». Si cela soulève des questions éthiques, pour le chercheur, la peur d’être remplacé ne disparaîtra pas en « combattant les méchants robots sexuels ». « On devrait plutôt changer le discours général sur la sexualité, et ça c’est un travail sociologique. Dans cette démarche, les robots sexuels peuvent être des alliés, beaucoup plus que des ennemis ».

Mathieu Gallais