En ville, la poésie nocturne en danger

© Min Woo Park

Avec l’éclairage urbain toujours plus croissant, le monde nocturne n’a plus de secret pour les citadins. Les grandes surfaces ouvrent 24h/24, le monde du travail et les services divers s’emparent de la nuit. Mais cette extension d’usages diurnes dans le monde nocturne risque d’affecter la perception que l’on a de la nuit et surtout, d’affecter sa poésie.

Naturellement, la nuit est utilisée par l’humain pour se reposer, pour dormir avant l’arrivée du jour et des activités qui l’accompagnent. Lorsque le Soleil se couche derrière les bâtiments de la ville, les ombres deviennent maîtresses des rues et toute la ville s’endort dans l’enveloppe ombrageuse qui l’assaille. L’occasion est toute trouvée pour les derniers éveillés de se plonger dans quelques heures de vices, cachés dans les recoins épargnés par les candélabres fébriles disséminés ça et là. Entre deux groupes de fêtards qui profitent de l’espace-temps nocturne pour s’adonner à de tumultueuses aventures, la consommation de substances enivrantes se dévoile avec une désinvolture et une liberté certaines. Mais c’est aussi pendant la nuit que l’on se permet de refaire le monde. L’introspection est décuplée, le calme de la nuit invite les insomniaques à se perdre dans leurs rêves, si ce n’est directement dans l’élégance de la ville qui dort. Bref, la nuit invite à l’évasion, à l’expérimentation de la cité et de soi-même. La poésie, quoi. 

Mais une nouvelle dynamique s’empare de la nuit urbaine. Entre autres indices, les commerces ouverts 24h/24 sonnent le glas de l’usage exclusif de l’obscurité. La routine diurne se répand dans la nuit sans prendre en considération la poétique des ombres et ce qui rend donc la nuit si… nocturne. Si l’on gomme la frontière entre les deux visages de la ville à la Dr Jekyll et Mr Hyde, que devient la quête obscure de la recherche d’un établissement encore ouvert ? Que devient même, surtout, le plaisir de flâner tranquillement entre les rues désertées du monde nocturne ? Que deviennent enfin la face cachée de la ville, les sons vibrants, les lumières dansantes qui nous permettent de voyager à travers nos propres émotions ?

Rye, Royaume Uni – © Alexander Andrews

Entretenir les charmes cachés de la ville

On ne peut pourtant pas reprocher aux commerces ouverts 24 h d’apporter leur dose de dynamisme au cœur des centres-villes : c’est le signe que ce dernier palpite encore. Mais la nuit est un univers à part. C’est pourquoi la conception des espaces publics et des lieux de vie doivent intégrer des réflexions qui dépassent les méthodes habituelles d’un urbanisme pensé pour le jour.

Construisons une nouvelle dynamique à la nuit pour la revaloriser, sans pour autant en dénaturer l’identité ! Il s’agit ainsi de la rendre plus accessible par l’ensemble de ses utilisateurs, moins inquiétante, mais en lui laissant une part suffisante de magie, d’obscurité et de mystère. Il s’agit surtout de cultiver la ville en respectant les besoins de chacun, par un travail de réflexions collectives, par une pensée axée sur la vitalité nocturne. Les espaces publics nocturnes pourront donc conserver leur charme et tous les citadins pourront en bénéficier de manière poétique. Par un travail d’éclairage enfin, par des planifications de lumières respectant l’âme de la nuit et les besoins des habitants, les détails architecturaux, invisibles de jour, pourront être révélés sous leur plus beau profil. Alors seulement, la ville pourra se faire encore plus belle jusqu’à l’arrivée des premiers rayons de soleil.

Un billet d’humeur de Pierre-Yves Lerayer