Aux origines de la linguistique, les Indo-Européens

Si le mythe de la tour de Babel a longtemps justifié l’existence de différentes langues dans le monde, l’émergence des sciences linguistiques au XIXe siècle est l’occasion d’une nouvelle théorie : les Indo-Européens. Durant le Néolithique, cette ethnie venue d’Orient aurait conquis l’Europe et inspiré les différentes langues parlées sur le continent aujourd’hui.

La question d’une langue originelle, de laquelle auraient découlées toutes les langues connues aujourd’hui, se pose depuis longtemps dans le domaine de la linguistique. Dès le XVIIIe siècle, des réflexions sur les ressemblances entre les différentes langues se font entendre, mais on ne parle pas alors de linguistique. Un Français, Gaston-Laurent Coeurdoux, missionnaire en Inde, envoie en 1767 un mémoire à l’Académie des inscriptions et belles-lettres de Paris. Il y présente une analogie entre le sanscrit, le latin et le grec ancien. On parle alors de philologie comparée. Sir William Jones, un administrateur colonial anglais, note également les ressemblances entre ces trois langues et publie en 1786 The Sanskrit Language. Il y fait remarquer des similitudes dans les racines des verbes et les formes grammaticales, et suppose une racine commune.

L’émergence d’une nouvelle science

La théorie d’une famille de langues indo-européennes se forme, et avec elle l’hypothèse d’une langue mère. Ces recherches s’organisent au cours du XIXe siècle pour devenir la grammaire comparée. L’Allemand Franz Bopp rapproche les langues celtiques à la famille indo-européenne. Parallèlement, le Danois Rasmus Rask s’intéresse aux langues nordiques et démontre la parenté du vieux norrois et du gothique. La représentation sous forme d’un arbre généalogique est apportée par un botaniste allemand, August Schleicher. Suivant de près les travaux de Darwin, il s’en inspira pour étudier l’origine des langues indo-européennes. Il s’essaya même à reconstituer une « langue originelle » avec laquelle il écrivit une courte fable intitulée Avis akvāsas ka (en français : Le Mouton et les chevaux). En 1822, l’allemand Jacob Grimm pose la première loi de linguistique : la loi de Grimm. Elle décrit l’évolution phonétique en posant des équivalences systématiques entre les langues indo-européennes. Elle sera complétée en 1875 par la loi de Verner, qui résoudra certaines irrégularités phonétiques qui persistaient avec les langues germaniques. Cette nouvelle approche de l’étude des langues mènera à la création de la linguistique en tant que science du langage, et représente le contexte de l’époque dans lequel les savoirs et connaissances s’organisent en disciplines spécialisées.

L’Europe en quête de ses racines

Au XIXe siècle, l’Europe est le terreau fertile de nombre de disciplines. Si les sciences et les arts agitent les salons des grandes capitales, la politique n’est pas en reste. À la suite de la Révolution française, puis des guerres napoléoniennes, les peuples réclament plus que jamais le droit à disposer d’eux-mêmes. Un nouvel horizon émerge : la nation. À travers cette idée, les peuples cherchent à se réunir autour de ce qui fait leur histoire commune, leur identité. La langue agit comme l’un des ingrédients essentiels au breuvage nationaliste. Ces mouvements vont donc prêter une oreille attentive aux théories linguistiques, qui deviennent le moteur d’une nouvelle mythologie.

Les Germains : vers un glissement nationaliste

L’Allemagne, alors Confédération germanique, va particulièrement investir ce champ idéologique. De la mer Baltique aux franges des Balkans, la langue de Goethe était souvent l’unique point commun qui pouvait unir politiquement les millions d’habitants de ce vaste territoire. Par la quête d’une langue originelle, et d’ancêtres communs fantasmés, le peuple Germain a cherché à bâtir son propre mythe : ils sont les plus purs descendants des Indo-Européens. Les linguistes allemands préfèrent d’ailleurs employer l’expression Indo-Germanen pour exprimer cette filiation.

Bientôt, les études sémantiques ne suffisent plus et les scientifiques se mettent en tête de localiser la patrie originelle, depuis laquelle une ethnie nomade se dispersa en Europe au Néolithique et diffusa sa langue. Diverses hypothèses se sont accordées quant à l’origine eurasienne de ce foyer. L’archéologue allemand Gustaf Kossinna rapatria la localisation dans les régions baltiques, plus proches géographiquement. Scientifique militant, il publie en 1911 La Préhistoire allemande : une science d’intérêt éminemment national, ouvrage à succès où il présente les Germains comme une race supérieure. Trente ans plus tard, les thèses de Kossinna seront récupérées par le Troisième Reich, en tant que moyen de justifier scientifiquement ses politiques racistes. Les Indo-Européens sont en effet au cœur de la rhétorique nazie qui les désigne sous le terme d’ « Aryens ». Ce mot est tiré des Védas, d’anciens textes hindous relatant les glorieuses victoires des Aryas, l’une des ethnies prétendante au titre de peuple originel. Celle-ci aurait conquis un vaste territoire, jusqu’en Inde. L’Allemagne nazie serait donc la digne descendante de cette race belliqueuse et entend renouer avec l’hégémonie qui lui revient de droit. Ainsi, la croix gammée, Svastika en sanskrit, est un symbole hindou censé témoigner de cet héritage.

Céline Berthenet et Tiphaine Claveau

Schéma :

En s’inspirant des travaux de Darwin, August Schleicher a élaboré l’arbre généalogique des langues Indo-Européennes. Crédit Antonin Cabioc’h.

Carte :

La diffusion des langues Indo-Européennes selon Gustaf Kossinna : une théorie nationaliste controversée. Crédit Antonin Cabioc’h.