Irradier ou ne pas irradier ? Telle est la question qu’on ne se pose plus

L’irradiation des aliments est un procédé permettant de mieux les conserver, mis au point dans les années 1940. Pourtant, son utilisation ne fait pas l’unanimité dans notre société.

Un pictogramme vert représentant une plante dans un cercle : l’avez-vous déjà vu ? En théorie présent sur certains produits destinés à l’alimentation, il signifie que ceux-ci ont été soumis à un traitement par irradiation. Épices, fraises, cuisses de grenouilles surgelées… D’après un rapport de la commission européenne, 376,6 tonnes de denrées alimentaires ont été ainsi traitées en France en 2015. Pourtant, le pictogramme obligatoire pour les produits concernés semble difficile à trouver. Les industriels chercheraient-ils à cacher ce procédé méconnu ?

L’irradiation, ou ionisation, est une technique de conservation des aliments qui consiste à les soumettre à une forte dose d’énergie afin de tuer bactéries, insectes, oeufs… Comme elle utilise des sources nucléaires, cette technique fait peur : en 2005, un appel pour l’interdiction de l’irradiation des aliments a été signé par de nombreuses associations telles que Sortir du nucléaire, les amis de la terre… Pourtant, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié en 1989 un rapport destiné au grand public intitulé « L’irradiation des produits alimentaires, une technique pour conserver et améliorer la salubrité des aliments », dans le but « d’établir la réalité des choses et d’aider à décider rationnellement de la place à accorder à l’irradiation des produits alimentaires. » Il a été relu par de nombreux scientifiques experts du domaine et comporte une importante bibliographie pour tout lecteur souhaitant en savoir plus sur le sujet. Selon ce rapport, de nombreuses idées fausses circulent à propos de ce procédé, comme par exemple le fait qu’il rend les aliments radioactifs. « A des niveaux d’énergie élevés, les rayonnements ionisants peuvent rendre radioactifs certains constituants des aliments, indique en effet le rapport. En revanche, tel n’est pas le cas en deçà d’un certain seuil d’énergie. » En France, la réglementation limite la dose d’irradiation reçue par les aliments bien en dessous de ce seuil. Aucun risque qu’ils deviennent eux-même radioactifs, toutefois leur composition chimique peut se trouver modifiée. Le rapport de l’OMS rappelle par ailleurs que de nombreuses études ont été menées à partir des années 1970 afin de déterminer si la consommation des aliments irradiés était dangereuse pour l’homme. Leur conclusion : aucun danger avéré. La peur des rayonnements ionisants est-elle donc justifiée ?

D’après Viviane Smith, enseignante-chercheure à l’université Rennes 1 en radioprotection et rayonnements ionisants, ces rayons peuvent avoir des effets positifs ou négatifs selon leur utilisation : ce sont par exemple ces mêmes rayonnements qui sont utilisés en médecine pour traiter les cancers, grâce à la radiothérapie. Tout est une question de dosage. En France, pour utiliser une source nucléaire, la même règlementation s’applique, qu’il s’agisse d’irradiation des aliments, d’une centrale nucléaire ou d’un simple TP à l’université. « Les contrôles sont importants, et se sont amplifiés depuis 20 ans. » Il faut tout d’abord constituer un dossier pour demander l’autorisation d’utiliser une source radioactive auprès de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN). De nombreuses inspections ont ensuite lieu : internes, externes, prévues ou surprises. « On a des documents à remplir à chaque fois qu’on utilise une source radioactive. C’est parfois justifié, mais je trouve cela excessif. Aujourd’hui, en France, la réglementation favorise les techniques de substitution. Dès qu’on peut utiliser autre chose que du nucléaire, on le fait. » Selon elle, « La peur du nucléaire vient principalement de l’ignorance. On n’apprend jamais ce qu’est un Becquerel, alors que la radioactivité est partout. Vous-même, vous êtes radioactifs ! ».

En théorie donc, l’irradiation des aliments ne devrait pas poser de problèmes pour la santé humaine. Toutefois le rapport de l’OMS date d’il y a presque 30 ans, les technologies ont évolué depuis. Les associations contre ce procédé semblent ne plus en parler depuis 2005, le sujet est tombé aux oubliettes. Pourtant, les mots « irradiation » et « nucléaire » font toujours peur. Que l’on soit pro-science ou anti-nucléaire, l’important c’est de se forger une opinion en connaissance de cause et pas avec des rumeurs. Peut-être serait-il temps d’avoir un réel débat ?

Que dit la loi ?

La dose de rayonnement absorbée par un aliment se mesure en Gray (Gy). La dose de rayonnement recommandée par l’OMS pour l’irradiation des aliments ne dépasse pas 10000 grays, ce qui correspond à la quantité de chaleur nécessaire pour élever la température d’un litre d’eau de 2,4°C. En Europe, l’irradiation est autorisée pour 3 catégories de produits : les herbes aromatiques séchées, les épices et les condiments végétaux. Toutefois la réglementation européenne continue de tolérer les autorisations délivrées au niveau national. En France, la réglementation autorise l’irradiation d’une quinzaine de produits ou catégories de produits, parmi lesquels les cuisses de grenouille surgelées et les oignons.

Alice Thomas