Nouvelle : Chronique d’un chant lexical

prosodie (n.f.) : étude de l’accent, de l’intonation, du rythme, du débit et des pauses dans la parole

Douce ironie que de découvrir ce mot et toute sa portée au détour d’un dictionnaire français à un millier de kilomètres de chez soi, en terre étrangère. Une terre où l’intonation est reine. Où l’accent tonique est roi. 

Au pied de ma résidence s’étend la Gran Via de Madrid, tant rythmée par les constructions post-modernes hétéroclites qui la bordent que par les bavardages animés des madrilènes qui la foulent. L’urgence et l’intensité de leurs discussions n’ont d’égal que la sérénité et la légèreté qui rythment leurs longues journées. Le contraste est remarquable et me renvoie sans grande nostalgie au schéma tout à fait inverse qui marquait ma vie parisienne.

Ce contraste, je l’avais noté dès mes premiers jours dans la capitale espagnole. Alors que j’essayais de me familiariser avec cette langue que je n’avais plus pratiquée depuis longtemps, j’arrivais à entendre le sens général des papotages de mes colocataires, sans en comprendre réellement les mots. Julia était remontée. Contre quoi ? Je l’ignorais. Iñaki était l’ami de tous, extraverti et bienveillant. Paula, elle, était toute excitée. De quoi ? De cette nouvelle expérience de vie, je supposais. Je compris plus tard, alors que mon espagnol s’était grandement amélioré, que la jeune colombienne était exaltée de voir le soleil encore debout à vingt-deux heures passées. Le Soleil se couche toujours à dix-neuf heures à l’équateur. 

Le fait est que sans connaître un mot d’espagnol, il était possible de savoir s’ils étaient en colère, joyeux, tristes, surpris, amoureux… Par les seules intonations de leurs voix, la mélodie de leurs phrases, leurs expressions faciales et leurs gestes, on les comprenait, en quelque sorte. Hispaniques, mais aussi Portugais, Brésiliens et Italiens se liaient dans un festival d’expressivité, nous laissant Français, Anglais, Américains bien en peine, mais désireux de nous y joindre.

monótono a.m. : Que está siempre en el mismo tono, que ofrece una gran uniformidad de sonido y de ritmo.

« Je n’arrive pas à savoir si vous vous appréciez ou si vous vous détestez ». Dans la salle commune de la résidence, Iñaki nous interpelle tandis que je discute avec un ami francophone. Il semblerait que nos voix entremêlées ne laissent transparaître aucune émotion, aucun indice lui permettant d’imaginer ce qu’il se dit entre nous. Pas plus que nos visages qui, hormis de timides sourires et de faibles hochements de tête, restent, pour lui, impassibles. Ce qu’il ne sait pas, c’est que nous étions en réalité au milieu d’une discussion passionnée, s’esclaffant, plaisantant, et profitant de cette belle amitié qui nous lie. Très pratique lorsque l’on souhaite cacher nos pensées profondes. Beaucoup moins quand il s’agit de sympathiser avec d’autres personnes que nos compatriotes.

« Le français est si monotone… C’est un peu triste » nous dit-il, non pas en se moquant, mais avec l’empathie et la compassion dont il fait toujours preuve. Je suis soudain pleinement consciente de cette réalité qu’il vient d’énoncer, et me mets en quête d’une explication. Je crois la tenir. Le français, mais aussi l’anglais, connu pour son flegme légendaire, sont des langues plus complexes que l’espagnol. Elles puisent leur richesse dans leur vocabulaire abondant et leur sens de la nuance. Tandis que l’espagnol trouve sa richesse dans la musicalité de son phrasé, dans son expressivité. Et il revient à chacun de décider ce qui lui est le plus agréable à l’oreille.

Déborah Bourgeau