Quand nous parlions en chantant

© Thomas Le

La musique nous emporte, elle nous fait vibrer, parfois pleurer, elle nous rassemble. Mais fondamentalement, à quoi sert la musique ? Comment est-elle apparue dans l’histoire de notre espèce ? Ces questions ont animé des générations de musicologues, de biologistes, mais aussi de linguistes ! Car l’étude de l’apparition de la musique chez l’être humain tend à la relier avec le développement du langage et de la parole. Plusieurs hypothèses s’opposent à ce propos, et ce dès l’époque de Darwin, pour qui nos ancêtres ont d’abord dû être capables de chanter avant de parler.

La musique aurait donc permis l’émergence du langage ? Cela n’est pas si simple, car l’inverse pourrait tout aussi bien être vrai : la parole aurait pu d’abord se mettre en place, permettant des comportements musicaux chez Homo sapiens ou ses ancêtres. Les points communs entre musique et langage sont nombreux : ils utilisent la même voie sensorielle, l’ouïe, font appel à l’utilisation du canal vocal, puisque nos comportements musicaux ont dû commencer par l’utilisation du chant avant celle d’instruments. Ils font aussi appel à certaines zones cérébrales communes : l’aire concernée par la syntaxe est aussi activée pour traiter la structure d’un morceau lors de son écoute. De plus, ces deux capacités nous permettent de communiquer, notamment nos émotions dans le cas de la musique. Enfin, langage comme musique jouent un rôle central dans la cohésion sociale d’un groupe.

L’une des hypothèses les plus solides de nos jours évoque un substrat commun du langage et de la musique, un protosystème de communication qui se serait spécialisé d’un côté dans la communication verbale, sémantique, capable de désigner les objets du monde qui nous entoure, et de l’autre dans une communication musicale. Cette hypothèse considère donc que, depuis l’aube de l’humanité, la musique est associée à un caractère émotionnel et donc liée à des fonctions cognitives de base, en rapport avec la survie et la perpétuation de l’espèce. Cette fonction émotionnelle des comportements musicaux se serait retrouvée à l’instar d’autres espèces dans les parades de séduction, dans l’interaction entre la mère et le nourrisson, ou encore dans la communion entre les individus lors de rituels. Mais le rôle émotionnel de la musique ne permet pas de déterminer si elle est bien une adaptation, qui fut sélectionnée au cours de notre histoire évolutive, ou une exaptation, un caractère opportuniste qui a pu se mettre en place grâce à d’autres traits évolutifs qui n’étaient pas destinés à cet usage. Quoi qu’il en soit, cela ne nous retire pas les larmes ou l’euphorie que la musique est capable, toujours aujourd’hui, de faire naître en nous.

Edwyn Guérineau